Ne pas dormir sur ses lauriers

Apollon et Daphnée

Apollon et Daphné de Nicolas Poussin

La ver­sion grecque de Parthénios:

“C’est ainsi que l’histoire de Daphné, fille d’Amyclas, est racon­tée. Elle n’allait jamais dans la cité, ni ne s’associait avec les autres jeunes filles ; mais elle avait des meutes nom­breuses, en Laconie et dans les loin­taines mon­tagnes du Péloponnèse. Par sa pas­sion de la chasse, elle était deve­nue chère à Artémis, qui lui avait donné le don de viser juste. Un jour, elle dut tra­ver­ser l’Elide, et là Leucippe, fils d’Oenomaos, tomba amou­reux d’elle ; il réso­lut de ne pas la cour­ti­ser de la manière tra­di­tion­nelle, mais se revê­tit de vête­ments fémi­nins et la rejoi­gnit à la chasse. Et il advint qu’elle devint rapi­de­ment très atta­chée à lui, ne vou­lant pas qu’il s’éloigne, l’embrassant et s’accrochant à lui tout le temps. Mais Apollon était aussi amou­reux de la jeune fille, et c’est avec un sen­ti­ment de colère et de jalou­sie qu’il vit Leucippe avec elle ; il lui mit dans l’esprit d’aller se bai­gner dans un fleuve avec ses sui­vantes. À leur arri­vée, elles com­men­cèrent à se désha­biller, et quand elle virent que Leucippe n’était pas près à suivre leur exemple, elles lui ôtèrent ses vête­ments de force et, lorsqu’elles consta­tèrent qu’elles avaient été trom­pées et qu’il avait ourdi un com­plot contre elles, elles plon­gèrent leurs lances dans son corps. Mais il dis­pa­rut, par la volonté des dieux. Daphné, qui voyait Apollon s’avancer vers elle, s’enfuit et, comme il la pour­sui­vait, elle implora Zeus d’être sous­traite de la vue des mor­tels. Et l’on sup­pose qu’elle est deve­nue l’arbre qui porte son nom en grec, le laurier.”

La ver­sion latine d’Ovide d’après ses “métarmorphoses”:

“Daphné, fille du fleuve Pénée, fut le pre­mier objet de la ten­dresse d’Apollon. Cette pas­sion ne fut point l’ouvrage de l’aveugle hasard, mais la ven­geance cruelle de l’Amour irrité. Le dieu de Délos (Apollon), fier de sa nou­velle vic­toire sur le ser­pent Python, avait vu le fils de Vénus (Éros ou, en latin, Cupidon, dieu de l’amour) qui ten­dait avec effort la corde de son arc : “Faible enfant, lui dit-il, que prétends-tu faire de ces armes trop fortes pour ton bras effé­miné ? Elles ne conviennent qu’à moi, qui puis por­ter des coups cer­tains aux monstres des forêts, faire cou­ler le sang de mes enne­mis, et qui naguère ai percé d’innombrables traits l’horrible Python qui, de sa masse veni­meuse, cou­vrait tant d’arpents de terre. Contente-toi d’allumer avec ton flam­beau je ne sais quelles flammes, et ne com­pare jamais tes triomphes aux miens.”

L’Amour répond : “Sans doute, Apollon, ton arc peut tout bles­ser; mais c’est le mien qui te bles­sera; et autant tu l’emportes sur tous les ani­maux, autant ma gloire est au-dessus de la tienne”. Il dit, et frap­pant les airs de son aile rapide, il s’élève et s’arrête au som­met ombragé du Parnasse : il tire de son car­quois deux flèches dont les effets sont contraires; l’une fait aimer, l’autre fait haïr. Le trait qui excite l’amour est doré; la pointe en est aiguë et brillante : le trait qui repousse l’amour n’est armé que de plomb, et sa pointe est émous­sée. C’est de ce der­nier trait que le dieu atteint la fille de Pénée; c’est de l’autre qu’il blesse le cœur d’Apollon. Soudain Apollon aime; sou­dain Daphné fuit l’amour : elle s’enfonce dans les forêts, où, à l’exemple de Diane, elle aime à pour­suivre les ani­maux et à se parer de leurs dépouilles : un simple ban­deau ras­semble négli­gem­ment ses che­veux épars.

Plusieurs amants ont voulu lui plaire; elle a rejeté leur hom­mage. Indépendante, elle par­court les soli­tudes des forêts, dédai­gnant et les hommes qu’elle ne connaît pas encore, et l’amour, et l’hymen et ses nœuds. Souvent son père lui disait “ma fille, tu me dois un gendre”; il lui répé­tait sou­vent “tu dois, ma fille, me don­ner une pos­té­rité”. Mais Daphné haïs­sait l’hymen comme un crime, et à ces dis­cours son beau visage se colo­rait du plus vif incar­nat de la pudeur. Jetant alors ses bras déli­cats autour du cou de Pénée : “Cher auteur de mes jours, disait-elle, per­mets que je garde tou­jours ma vir­gi­nité. Jupiter lui-même accorda cette grâce à Diane”. Pénée se rend aux prières de sa fille. Mais, ô Daphné ! que te sert de flé­chir ton père ? ta beauté ne te per­met pas d’obtenir ce que tu réclames, et tes grâces s’opposent à l’accomplissement de tes vœux.

Cependant Apollon aime : il a vu Daphné; il veut s’unir à elle : il espère ce qu’il désire; mais il a beau connaître l’avenir, cette science le trompe, et son espé­rance est vaine. Comme on voit s’embraser le chaume léger après la mois­son; comme la flamme consume les haies, lorsque pen­dant la nuit le voya­geur impru­dent en approche son flam­beau, ou lorsqu’il l’y jette au retour de l’aurore, ainsi s’embrase et brûle le cœur d’Apollon; et l’espérance nour­rit un amour que le suc­cès ne doit point couronner.

Il voit les che­veux de la Nymphe flot­ter négli­gem­ment sur ses épaules : Et que serait-ce, dit-il, si l’art les avait arran­gés ? Il voit ses yeux briller comme des astres; il voit sa bouche ver­meille; il sent que ce n’est pas assez de la voir. Il admire et ses doigts, et ses mains, et ses bras plus que demi nus; et ce qu’il ne voit pas son ima­gi­na­tion l’embellit encore. Daphné fuit plus légère que le vent; et c’est en vain que le dieu cherche à la rete­nir par ce discours :

“Nymphe du Pénée, je t’en conjure, arrête ! ce n’est pas un ennemi qui te pour­suit. Arrête, nymphe, arrête ! La bre­bis fuit le loup, la biche le lion; devant l’aigle la timide colombe vole épou­van­tée : cha­cun fuit ses enne­mis; mais c’est l’amour qui me pré­ci­pite sur tes traces. Malheureux que je suis ! prends garde de tom­ber ! que ces épines ne blessent point tes pieds ! que je ne sois pas pour toi une cause de dou­leur ! Tu cours dans des sen­tiers dif­fi­ciles et peu frayés. Ah ! je t’en conjure, modère la rapi­dité de tes pas; je te sui­vrai moi-même plus len­te­ment. Connais du moins l’amant qui t’adore : ce n’est point un agreste habi­tant de ces mon­tagnes; ce n’est point un pâtre rus­tique pré­posé à la garde des trou­peaux. Tu ignores, impru­dente, tu ne connais point celui que tu évites, et c’est pour cela que tu le fuis. Les peuples de Delphes, de Claros, de Ténédos, et de Patara, obéissent à mes lois. Jupiter est mon père. Par moi tout ce qui est, fut et doit être, se découvre aux mor­tels. Ils me doivent l’art d’unir aux accords de la lyre les accents de la voix. Mes flèches portent des coups inévi­tables; mais il en est une plus infaillible encore, c’est celle qui a blessé mon cœur. Je suis l’inventeur de la méde­cine. Le monde m’honore comme un dieu secou­rable et bien­fai­sant. La vertu des plantes m’est connue; mais il n’en est point qui gué­risse le mal que fait l’Amour; et mon art, utile à tous les hommes, est, hélas ! impuis­sant pour moi-même.”

Il en eût dit davan­tage; mais, empor­tée par l’effroi, Daphné, fuyant encore plus vite, n’entendait plus les dis­cours qu’il avait com­men­cés. Alors de nou­veaux charmes frappent ses regards : les vête­ments légers de la Nymphe flot­taient au gré des vents; Zéphyr agi­tait mol­le­ment sa che­ve­lure déployée, et tout dans sa fuite ajou­tait encore à sa beauté. Le jeune dieu renonce à faire entendre des plaintes désor­mais fri­voles : l’Amour lui-même l’excite sur les traces de Daphné; il les suit d’un pas plus rapide. Ainsi qu’un chien gau­lois, aper­ce­vant un lièvre dans la plaine, s’élance rapi­de­ment après sa proie dont la crainte hâte les pieds légers; il s’attache à ses pas; il croit déjà la tenir, et, le cou tendu, allongé, semble mordre sa trace; le timide ani­mal, incer­tain s’il est pris, évite les mor­sures de son ennemi, et il échappe à la dent déjà prête à le sai­sir : tels sont Apollon et Daphné, ani­més dans leur course rapide, l’un par l’espérance, et l’autre par la crainte. Le dieu paraît voler, sou­tenu sur les ailes de l’Amour; il pour­suit la nymphe sans relâche; il est déjà prêt à la sai­sir; déjà son haleine brû­lante agite ses che­veux flottants.

Elle pâlit, épui­sée par la rapi­dité d’une course aussi vio­lente, et fixant les ondes du Pénée : “S’il est vrai, dit-elle, que les fleuves par­ti­cipent à la puis­sance des dieux, ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste” ! À peine elle ache­vait cette prière, ses membres s’engourdissent; une écorce légère presse son corps déli­cat; ses che­veux ver­dissent en feuillages; ses bras s’étendent en rameaux; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s’attachent à la terre : enfin la cime d’un arbre cou­ronne sa tête et en conserve tout l’éclat. Apollon l’aime encore; il serre la tige de sa main, et sous sa nou­velle écorce il sent pal­pi­ter un cœur. Il embrasse ses rameaux; il les couvre de bai­sers, que l’arbre paraît refu­ser encore : “Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon épouse, tu seras du moins l’arbre d’Apollon. Le lau­rier ornera désor­mais mes che­veux, ma lyre et mon car­quois : il parera le front des guer­riers du Latium, lorsque des chants d’allégresse célé­bre­ront leur triomphe et les sui­vront en pompe au Capitole : tes rameaux, unis à ceux du chêne, pro­té­ge­ront l’entrée du palais des Césars; et, comme mes che­veux ne doivent jamais sen­tir les outrages du temps, tes feuilles aussi conser­ve­ront une éter­nelle verdure.”

Il dit, et le lau­rier, incli­nant ses rameaux, parut témoi­gner sa recon­nais­sance, et sa tête fut agi­tée d’un léger frémissement.”

Leighton, Daphnephoria

Daphnephoria, Lord Leighton

Le Daphnephoria était une célé­bra­tion thé­baine dédiée à Apollon.

Détails d’une cou­ronne de lau­rier antique ouvra­gée sur le site du louvre, avec feuilles et baies.

La cou­ronne de la vic­toire, qu’elle soit artis­tique, poli­tique ou mili­taire était tou­jours le signe qu’à un moment donné l’homme pou­vait per­cer les nuages et dépas­ser sa condi­tion humaine en un éclair de génie.  Car comme pré­cé­dem­ment dit, sur­vivre aux ténèbres de l’hiver était un luxe que quelques végé­taux seule­ment pou­vaient se per­mettre, une leçon végé­tale qui nous rap­pelle à chaque ins­tant que l’on doit ne pas se lais­ser obs­cur­cir par la morosité…hivernale.

5 Réponses à l'article “Ne pas dormir sur ses lauriers”

  1. Corinne dit :

    Bonsoir, et bien tu ne t’es pas endormi sur tes lau­riers tu as bossé dur pour faire cet article, je te décerne une cou­ronne de lau­rier pour la peine en récom­pense et sur­tout mets un peu de lau­rier dans la sauce ce sera meilleur !!!…lol… ami­tiés, Corinne

  2. Zipanu dit :

    Mdr, merci pour ton com­men­taire qui réveille les zygo­ma­tiques. :D

  3. Coralie dit :

    Encore une belle décou­verte pour moi aujourd’hui :)

  4. Carlib dit :

    Eh oui, sur­prise…
    Je te par­lais il y a peu de Poussin à pro­pos d’un de tes articles récents…
    Ca me fait plai­sir de décou­vrir ce tableau magni­fique chez toi!
    A quoi ça tient, une cou­ronne de lau­rier!
    Bravo à Corinne pour son com­men­taire!
    Amitiéset bon WE!

  5. Zipanu dit :

    Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’influence incons­ciente, héhé, je l’ai trouvé assez com­plet oui pas mal du tout.

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