L’art du pastel

chardin pastel autoportrait 227x300 Lart du pastel
Jean Siméon Chardin, auto­por­trait, pas­tel.

Le pas­tel est une tech­nique pic­tu­rale qui consiste en l’utilisation d’une charge mal­léable, tein­tée par des pig­ments et liée soit de manière sèche avec de la gomme ara­bique ou de manière plus grasse avec de l’huile. Il est ensuite découpé en bâtons dont la soli­dité dépend de la nature du liant et de la charge. Les hommes pré­his­to­riques uti­li­saient de manière rudi­men­taire cette tech­nique en uti­li­sant une charge d’argile et en pre­nant comme pig­ments des maté­riaux natu­rels, végé­taux, miné­raux, ou ani­maux. C’est donc de manière empi­rique que fut employée cette tech­nique dont l’essence consiste à des­si­ner des lignes et peindre des formes dont les contours ont été exé­cu­tés au trait.
Nul éton­ne­ment qu’elle réap­pa­raisse à la fin du XVe siècle pour se maté­ria­li­ser de manière conven­tion­nelle, dans la main d’un des­si­na­teur pro­li­fique et excellent peintre de sur­croit que fût Léonard de Vinci, car son objec­tif était pro­ba­ble­ment de réunir ces deux tech­niques en une seule. Et le pas­tel pos­sède cette grande carac­té­ris­tique de pou­voir rendre un des­sin en un tableau de riches cou­leurs à la fois par sa capa­cité à détailler les formes qu’à rendre flou ses conte­nus. Il fau­dra quelques siècles pour que l’on découvre tout le poten­tiel de cette tech­nique, au XVIIIe siècle c’est l’apothéose du pas­tel, on dépasse les fai­blesses inhé­rentes à ses parents que sont le des­sin et la pein­ture et l’on s’adonne à non plus rendre écla­tants les por­traits et les pay­sages comme au XVIIe siècle, mais à mettre en valeur la spon­ta­néité du trait et l’éclat des cou­leurs à des sujets intimes avec un réa­lisme éton­nant.
Comme sou­vent une force ne peut être rabais­sée même par la pire des fai­blesses impo­sées par le sort, le génie du peintre Jean Siméon Chardin se trans­cenda à tra­vers cette tech­nique qu’il porta à son ascen­sion finale parmi les arts, car ensuite elle péri­clita en dis­grâce popu­liste ainsi qu’en désué­tude et ne fût plus que spo­ra­di­que­ment employée par les impres­sion­nistes et quelques autres cou­rants artis­tiques.
Après avoir été un des plus grands peintres du XVIIIe siècle, c’est une vue amoin­drie qui pousse Chardin à uti­li­ser le pas­tel, plus faci­le­ment acces­sible que tout tech­nique et tout aussi com­plet. Il démon­tra alors plus de talent et de mai­trise qu’auparavant dans des com­po­si­tions aux sujets simples et fami­liers, por­traits sen­ti­men­taux ou émotifs.

Dans cet auto­por­trait l’artiste se repré­sente tel qu’il aurait pu être juste avant même d’avoir réa­lisé son auto­por­trait, besicles sur le nez, fou­lard et vieux bon­net sur la tête. Peut-être même est-il en train de le réa­li­ser en se regar­dant dans un miroir. Un sujet cher à Chardin que cette réflexion psy­cho­lo­gique sur la réa­lité pro­duite par le peintre, comme un reflet vivant, spon­tané, sans cal­culs.
Son allure n’est pas fran­che­ment soi­gnée et pour­tant il s’en dégage une élégance cer­taine qui pour­rait faire pâlir bien d’autres œuvres plus sophis­ti­quées dans le choix de leurs sujets.
C’est une impres­sion qui se confir­mera tout au long de l’analyse de cette œuvre auda­cieuse, et cela débute par les traits des pas­tels minu­tieu­se­ment appli­qués par l’artiste.
Les traits en dia­go­nale par­ti­cu­liè­re­ment visibles sur le vête­ment et le visage témoignent d’une franche spon­ta­néité et offrent une tex­ture qui confère à la com­po­si­tion une majes­tueuse touche vigou­reuse.
Une com­po­si­tion pyra­mi­dale d’ailleurs assez simple, mais par­fai­te­ment mai­tri­sée.
Les cou­leurs d’arrière-plan sont assez sombres et froides de même que le vête­ment du sujet. Mais le visage est lumi­neux et entouré d’un bon­net blanc sur lequel se trouve un ruban bleu, ainsi que d’un fou­lard rose pâle.
Cette pré­sence d’accessoires est assez carac­té­ris­tique d’un cer­tain type de por­traits en pein­ture, comme le cha­peau rouge dans Portrait d’un homme de Messina ou L’homme à la manche bleue de Titien et même la Jeune Fille au tur­ban de Veermer.
Une marque d’une per­son­na­lité qui traite avec brio de simples objets, qui a aussi comme avan­tage d’apporter un contraste de cou­leurs très pur, à un point où se concentre un des plus grands centres d’intérêt du por­trait.
On devine aussi à tra­vers le grain des pig­ments le jeu des traits jux­ta­posé sur des cou­leurs non estom­pées, ce qui a pour effet de don­ner à l’œuvre un rap­port cou­leur matière très ori­gi­nal et même avant-gardiste pour l’époque puisqu’il ins­pi­rera les par­ti­sans du fau­visme et les colo­ristes.
Une colo­ri­sa­tion pro­non­cée qui rend le por­trait à la fois intem­po­rel et vivant.
On voit que les cou­leurs écla­tantes des pas­tels rendent plu­tôt bien la pro­fon­deur et la tex­ture des vête­ments et des étoffes, ainsi que les ombres et les lumières du visage. Cette alchi­mie entre des­sin et pein­ture que peut pro­duire une tech­nique au pas­tel est mai­tri­sée avec génie par Chardin dans ce por­trait à la com­po­si­tion en appa­rence seule­ment clas­sique. Entre les hachures et le mélange optique des cou­leurs c’est-à-dire direc­te­ment sur le sup­port et non sur une palette, c’est une force de pureté, de vibra­tions des cou­leurs qui étonnent et charment l’œil dans un style exé­cuté par un des plus grands artistes de son temps.

Une œuvre sublime, riche, colo­rée, écla­tante qui peut chan­ger notre regard sur l’art du pas­tel ou tout du moins atti­rer notre regard sur celui-ci.
Chardin à su s’adapter avec sa vue défi­ciente à une tech­nique dans laquelle il n’a pas hésité à inno­ver et s’exprimer sans crainte, car sûr de sa mai­trise acquise à la pein­ture à l’huile. C’est une fai­blesse qui a fait toute sa force et par cette chute à don­ner une plus grande hau­teur à l’art du pas­tel.
Et même si ce peintre ne don­nait jamais de mes­sage à carac­tère moral à tra­vers ses œuvres le seul qu’il aurait pu rete­nir c’est que l’expression plas­tique peut tout à fait s’exprimer dans n’importe quelle tech­nique, aussi indigne parait-elle à nos yeux.
Il faut entendre par là à la fois une invi­ta­tion à tout artiste ou gra­phiste de ne pas hési­ter à expé­ri­men­ter de nou­velles méthodes et d’adopter une humi­lité qui au lieu de se tour­ner vers de grands arti­fices se contente du plus humble des sujets, qui valent tout autant esthé­ti­que­ment que les plus vani­teux appâts.
Un Chardin qui se veut moine même à nu plu­tôt que moine par l’habit. Une recherche d’authenticité bien de cette époque où le luxe de l’apparat monar­chique com­mence à mécon­ten­ter sérieu­se­ment une popu­la­tion dégou­tée de toute forme osten­ta­toire de luxe.

6 Réponses à l'article “L’art du pastel”

  1. Carlib dit :

    Bien ‘accord avec toi! Le pas­tel est une matière, comme l’huile…ça donne une dimen­sion presque 3 D à l’oeuvre! Et on obtient des teintes tel­le­ment sub­tiles!
    Bravo pour ton article! J’aime!

  2. Coralie dit :

    J’aime beau­coup aussi l’effet rendu par le pastel!

  3. monic dit :

    Ton article est très inté­res­sant et bien étayé.
    Pratiques-tu cette technique?

  4. Zipanu dit :

    Merci.
    @Monic J’aimerais bien, mais mes ten­ta­tives se sont sol­dées par des échecs, j’avais juste une mini-dissertation à faire sur ce sujet.

  5. photos dit :

    Heu …c“apres avoir ete un des plus grands peintres du xviiie siecle”

  6. photos dit :

    ‘apres avoir ete un des plus grands peintres du xviiie siecle’, ça me paa­raît pas évident :)

Exprimez votre nature ❦

Salut à toi zipanaute ! N'hésite pas à partager tes pensées, tes avis ou tes coups de coeur !


«Reste devant la porte si tu veux qu’on te l’ouvre.
Rien n’est fermé jamais, sinon à tes propres yeux.»

Farid Al-Din Attar - Langage des oiseaux






Mû par WordPress
2009-2010 Zipanatura