Écoanxiété : l’appel au réveil

Un concept émerge de plus en plus dans notre espace médiatique, c’est celui d’écoanxiété.
Comme on peut le déduire, il s’agit d’une angoisse qui concerne les préoccupations environnementales.
Quand j’ai entendu parler de ce concept la première fois, il me semblait qu’il s’agissait là d’un antiécologisme déguisé.
En glissant le concernement des problèmes environnementaux dans le cadre de la psychopathologie, on domestiquait voir gommait les émotions rebelles et l’indignation pour masquer les responsabilités sous prétexte de se préoccuper de votre santé mentale.
Sommes-nous tombés dans le piège ou pouvons-nous encore objectiver ce concept ?

Les origines du vacillement

Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité.

Gandhi

Les origines théoriques de l’expression écoanxiété semblent venir d’une autre époque, il faut remonter à 50 ans en arrière, où l’on craignait une catastrophe environnementale de grande envergure (nucléaire, marée noire, etc.).

Le terme est donc relativement ancien et son concept ne date pas d’hier, allons plus loin c’est même presque dans nos gènes, par exemple, le déluge est probablement un mégafléau qui a laissé une marque indélébile. Et il en existe bien d’autres de ce genre, tremblements de terre, volcanisme, sécheresses, orages, incendies, etc., la littérature antique est très probablement prolixe sur ce thème.

Finalement, tout au long de l’histoire, il aurait fallu être fou pour être dépourvu de toute angoisse lié à une catastrophe naturelle, cela aurait été même dangereux pour l’avenir de l’humanité. Quand l’objectif de nos ancêtres était de se prémunir contre ces catastrophes contre lesquelles ils étaient impuissants, les craintes étaient présentes, mais le contexte était différent.

De nos jours c’est notre propre action de développement qui est remise en question, plus de démons titanesques, plus d’impiétés imaginaires, mais des traces de plomb dans les carottes glaciaires, premiers indices d’une activité humaine polluante qui ne cessera de s’intensifier de l’antiquité, au moyen-âge jusqu’à aujourd’hui. Si les catastrophes naturelles ne suffisaient pas dans un système relativement homéostatique, il aura fallu que chacun contribue, par le simple fait de faire société (consommatrice et énergivore), à en provoquer une dangereuse déstabilisation en escalade. L’aile de l’anthropocène semble alors couver l’écoanxiété.

Seulement l’environnement n’a jamais été la seule source d’inquiétude de l’humanité, d’autres fléaux suivent avec plus ou moins de connexions, les guerres, les maladies, les caprices de la technologie, les dérives sociales, politiques et idéologiques, etc.

Ce qui suggère de nous tourner vers une approche moins focus.

Une crise existentielle

Les plantations ont été le moteur de l’expansion européenne. […] Mais il manque un ingrédient : elles enlèvent l’amour. En lieu et place de l’affection qui reliait les gens, les plantes et les lieux, les planteurs européens ont introduit la culture par coercition.

Anna Tsing, Proliférations

Si l’on creuse, on peut partir sur ces pistes, d’avis de psychiatres : le contexte actuel fait resurgir avec gravité les préoccupations fondamentales qui sont ainsi impactées, la mort, la liberté, l’isolement et l’absence de sens.

L’effondrement de l’écosystème, parallèlement à l’augmentation des maladies.
La participation à une société polluante et la marginalisation de la remise en question.
Un rapport déséquilibré entre la bonne volonté individuelle et les systèmes pollueurs.

En d’autres termes, l’environnement devient par notre propre action le miroir de nos erreurs et de nos faiblesses.
C’est un sentiment de conviction que nous faisons fausse route.
Et c’est un choc, en comparaison de l’éducation que nous avons reçue, où chaque erreur était rapidement corrigée, où la raison prime sur la déraison.

Que faire d’un développement aussi destructeur ?
Où est la frontière entre un développement vertueux et sa dérive toxique ?
À quoi bon savoir lire, écrire, faire des études, travailler si c’est pour se tirer une balle dans le pied ?

Ce que l’écoanxiété contemporaine nous révèle, c’est qu’une partie de nos plus grands maux reposent sur la base qui fait société. Le dilemme est étourdissant. On en prend le pouls dans les productions culturelles, par exemple avec la littérature de science-fiction avec tous ces scénarios d’une société en effondrement, avec pour n’en citer que deux, « Ravage » de René Barjavel, paru déjà en 1943, à de nos jours, « Sans oublier la baleine » de John Ironmonger.

Parmi les œuvres télévisuelles, une série (abandonnée à la fin de la première saison…), est très intéressante sur ce thème, « Moonhaven » To save humanity, escape human nature, en abordant les enjeux de crise avec les ressorts de la nature humaine, la série tapait juste en posant de bonnes bases de questionnements. Notamment, entre autres, des remises en question éthiques radicales (gestion des émotions, modèle familial, adaptation sociale).

Les cataractes du wake-up

Ce qui importe pour la vie sur terre se manifeste dans la transformation et non dans les arbres de décision d’individus autosuffisants.

Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde

Notre impact sur l’environnement a longtemps été considéré comme impensable.
Lorsque cet impensable commençait d’être sérieusement documenté, des mouvements radicaux sont apparus.
Quand l’écologie est devenue un débat public, et l’idée d’un environnement maltraité acceptable, la politique n’avait pas d’autre choix que de s’emparer du sujet.
L’écologie, par le prisme d’une fenêtre d’Overton (« la fenêtre d’Overton désigne l’éventail des idées acceptables dans le débat public à un moment donné »), devient la marotte d’une posture qui n’a pas forcément de sensibilité écologiste.

Ce qui découle concrètement de ce principe, c’est l’écoblanchiment ou greenwashing.

L’Unicef présente des statistiques sur l’impact de l’écoanxiété sur les enfants (Unicef Usa), les deux tiers des jeunes entre 16 et 25 ans dans le monde sont inquiets à propos des problèmes environnementaux et plus encore trouvent le futur effrayant.

Sans aller à dire que cela est rassurant de constater la lucidité de nos jeunes, ce qui serait vraiment effrayant serait plutôt l’inverse !

Il est tentant, si l’on est en situation de déni, de faire usage de la corrélation illusoire, quand l’inquiétude légitime doit glisser vers la pathologie et vice-versa. En masquant le déni et avec un esprit d’opportunité, juste parce que cela rentre dans la fenêtre d’Overton, ce sujet peut devenir une course à l’échalotte où chaque geste en faveur de l’écologie devient une arme, où le sachant exclut le nouvel impie, c’est à dire tout être en désadhésion de quête de dominance.
C’est un danger qui peut atteindre un concept aussi relativement récent dans la culture populaire, et ce n’est pas la seule problématique qui peut être ainsi biaisée.

Le cœur sous-jacent du problème

Une structure sociale et politique destructrice trouve son alibi dans le pouvoir de combler ses victimes par des thérapies qu’elles ont appris à désirer.

Ivan Illich

Rappelons-nous les difficultés majeures à faire entrer l’écologie dans le débat public, quand nous avions observé depuis fort longtemps directement l’impact de notre mode de vie sur l’environnement, quand même les scientifiques en apportaient les données.

S’oppose paradoxalement à un monde en souffrance un mode de vie jamais atteint dans l’histoire.
L’eau coule à volonté des robinets, la nourriture est disponible toute l’année.
Une espèce de paradis illusoire apporte un bonheur normatif.
Au vu de ces bénéfices pourquoi remettre en question ce système auquel participe tout le corps social, et dans lequel une majorité trouve un terreau propice à son hybris personnelle ?

Pour conserver les bénéfices de chacun, il est tentant de trouver une alternative qui ne puisse gêner le système qui les produit. Peu importe la nature de ce système au final, dans chaque crise réside une opportunité, dans chaque bénéfice une vanité et dans chaque orgueil assouvi une calamité.
Mais on ne peut obtenir un changement sans changements, la tentation est donc de maintenir un contrôle en occupant l’espace de communication et en singeant des valeurs idéalisées, tout en affaiblissant celles de ceux qui s’y opposent.

Le dilemme de l’écoanxieux est fondamentalement d’origine sociale, promettre une thérapie individuelle à un problème systémique relève d’une tragique ironie.

Chaque personne est concernée, nous vivons tous dans la nature, quand vous lisez ceci, il y a probablement des centaines de formes de vie autour de vous dans un rayon de quelques mètres.
Seulement, si nous détruisons cette nature, dont nous sommes issus, c’est peut-être que nous n’avons pas pris le temps d’apprendre à la voir.
S’approprier un concept, comme s’émerveiller, ce n’est pas voler des idées ou assouvir son égo, c’est ne plus faire de frontière entre tout ce qui nous entoure et tout ce qui nous contient, sans notion de haut, de bas, de droite ou de gauche.

Prenez soin de tout

Terre Mère, Merci pour ta beauté, et pour tout ce que tu m’as donné. Rappelle-moi de ne jamais te prendre plus que ce dont j’ai besoin, et rappelle-moi de toujours redonner plus que je prends.

Prière Lakota

La nature n’a pas besoin de nous, mais nous, nous avons désespérément besoin d’elle.

Face à ce constat, une question émerge : et si l’écoanxiété n’était pas un fardeau à guérir, mais un signal à écouter ? Un rappel que nous sommes liés à tout ce qui vit – et que cette connexion, justement, est notre meilleure chance de survie.

L’écoanxiété n’est pas une maladie mentale à proprement parler, d’après une étude américaine (The prevalence of climate change psychological distress among american adults) pour 3% des personnes interrogées adultes c’est un problème de santé mentale et on peut se douter que l’écoanxiété est un amplificateur d’autres problèmes sous-jacents, mais c’est surtout une faille par laquelle entre la réalité d’un monde brutal dans lequel mieux vaut savoir que d’ignorer.
Pour certains, face aux changements climatiques, c’est déjà un stress post-traumatique, pour d’autres c’est un sentiment plus diffus.
Notre connexion à la nature, notre culture, nos réflexions, nos pensées sont profondément humaines, et si notre nature humaine ne change jamais, nous avons la possibilité d’abandonner des pratiques toxiques.

Toutefois il est impossible d’agir si la course au mieux-être ne permet pas un bien-être.
Et si l’on ne connait plus le bien-être, il est difficile de favoriser ce qui le produit.

Anticiper le stress prétraumatique, et se préparer au bien-être, dès maintenant, est un travail incontournable et de longue haleine.


Pour compléter :

Éco-anxiété : un trouble émergent lié au dérèglement climatique à la Revue du praticien.
L’éco-anxiété : quand le climat inquiète les étudiants sur le site du Cnrs, sciences humaines et sociales.
Le philosophe Ivan Illich exorcise la société de surcroissance sur Radiofrance.
On a trouvé la meilleure BD pour soigner son éco-anxiété, sur Urbania.
Quand les dérives favorisent le risque de régression, explications sur le backlash, sur Tilt.
Crédit image ci-contre : Générée par le Chat, Mistral.

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