José-Maria de Heredia

Artémis

L’âcre sen­teur des bois mon­tant de toutes parts,
Chasseresse, a gon­flé ta narine élar­gie,
Et, dans ta vir­gi­nale et virile éner­gie,
Rejetant tes che­veux en arrière, tu pars !

Et du rugis­se­ment des rauques léo­pards
Jusqu’à la nuit tu fais reten­tir Ortygie,
Et bon­dis à tra­vers la hale­tante orgie
Des grands chiens éven­trés sur l’herbe rouge épars.

Et, bien plus, il te plaît, Déesse, que la ronce
Te morde et que la dent ou la griffe s’enfonce
Dans tes bras glo­rieux que le fer a vengés ;

Car ton coeur veut goû­ter cette dou­ceur cruelle
De mêler, en tes jeux, une pourpre immor­telle
Au sang hor­rible et noir des monstres égorgés.

Bacchanale

Une brusque cla­meur épou­vante le Gange.
Les tigres ont rompu leurs jougs et, miau­lants,
Ils bon­dissent, et sous leurs bonds et leurs élans
Les Bacchantes en fuite écrasent la vendange.

Et le pampre que l’ongle ou la mor­sure effrange
Rougit d’un noir rai­sin les gorges et les flancs
Où près des reins rayés luisent des ventres blancs
De léo­pards rou­lés dans la pourpre et la fange.

Sur les corps convul­sifs les fauves éblouis,
Avec des gron­de­ments que pro­longe un long râle,
Flairent un sang plus rouge à tra­vers l’or du hâle ;

Mais le Dieu, s’enivrant à ces jeux inouïs,
Par le thyrse et les cris les exas­père et mêle
Au mâle rugis­sant la hur­lante femelle.

Jason et Médée

En un calme enchanté, sous l’ample fron­dai­son
De la forêt, ber­ceau des antiques alarmes,
Une aube mer­veilleuse avi­vait de ses larmes,
Autour d’eux, une étrange et riche floraison.

Par l’air magique où flotte un par­fum de poi­son,
Sa parole semait la puis­sance des charmes ;
Le Héros la sui­vait et sur ses belles armes
Secouait les éclairs de l’illustre Toison.

Illuminant les bois d’un vol de pier­re­ries,
De grands oiseaux pas­saient sous les voûtes fleu­ries,
Et dans les lacs d’argent pleu­vait l’azur des cieux.

L’Amour leur sou­riait, mais la fatale Epouse
Emportait avec elle et sa fureur jalouse
Et les philtres d’Asie et son père et les Dieux.

Le bain des nymphes

C’est un val­lon sau­vage abrité de l’Euxin ;
Au-dessus de la Source un noir lau­rier se penche,
Et la Nymphe, riant, sus­pen­due à la branche,
Frôle d’un pied crain­tif l’eau froide du bassin.

Ses com­pagnes, d’un bond, à l’appel du buc­cin,
Dans l’onde jaillis­sante où s’ébat leur chair blanche
Plongent, et de l’écume émergent une hanche,
De clairs che­veux, un torse ou la rose d’un sein.

Une gaîté divine emplit le grand bois sombre.
Mais deux yeux, brus­que­ment, ont illu­miné l’ombre.
Le satyre !… son rire épou­vante leurs jeux ;

Elles s’élancent. Tel, lorsqu’un cor­beau sinistre
Croasse, sur le fleuve éper­du­ment nei­geux
S’effarouche le vol des cygnes du Caÿstre.

Nymphée

Le qua­drige céleste à l’horizon des­cend,
Et, voyant fuir sous lui l’occidentale arène,
Le Dieu retient en vain de la qua­druple rêne
Ses étalons cabrés dans l’or incandescent.

Le char plonge. La mer, de son sou­pir puis­sant,
Emplit le ciel sonore où la pourpre se traîne,
Tandis qu’à l’Est d’où vient la grande nuit sereine
Silencieusement s’argente le Croissant.

Voici l’heure où la Nymphe, au bord des sources fraîches
Jette l’arc détendu prés du car­quois sans flèches.
Tout se tait. Seul, un cerf brame au loin vers les eaux.

La lune tiède luit sur la noc­turne danse,
Et Pan, ralen­tis­sant ou pres­sant la cadence,
Rit de voir son haleine ani­mer les roseaux.

Ce sont là des poë­sies qui ne manquent pas de mou­ve­ment ni de grâce, ce sont de char­mantes visions qui s’imposent à notre regard. Un style moins sen­ti­men­tal que le roman­tisme et plus tech­nique, c’est le par­nasse, un mou­ve­ment poë­tique dont José sera un maître.

L’art n’y a d’autre but que de cher­cher à magni­fier la beau­tée sans autre pré­ten­tion que d’être un art.

La bio­gra­phie de José-Maria de Heredia sur Wikipédia.

4 Réponses à l'article “José-Maria de Heredia”

  1. Coralie dit :

    Je découvre encore quelque chose aujourd’hui.

  2. Zipanu dit :

    Oui il y a un énorme poten­tiel à exploi­ter avec tout les auteurs contem­po­rains et non contem­po­rains, tu te rend compte que fina­le­ment ce que l’on voit de porté à l’écran ou au cinéma et bien c’est un peu tou­jours la même chose…hormis par­fois quelques bonnes sur­prises, mais bon il y de la matière encore peu explo­rée et tant mieux parce que de la terre, on en a fait le tour, quoique nos blogs nous lais­se­raient pen­ser le contraire… :)

  3. photos dit :

    Heuc… “ou bien un track­back depuis votre site”

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