Jean-Pierre Claris de Florian



Quelques poëmes



Le chat et le miroir

Philosophes har­dis, qui pas­sez votre vie
A vou­loir expli­quer ce qu’on n’explique pas,
Daignez écou­ter, je vous prie,
Ce trait du plus sage des chats.
Sur une table de toi­lette
Ce chat apper­çut un miroir ;
Il y saute, regarde, et d’abord pense voir
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
Surpris, il juge alors la glace trans­pa­rente,
Et passe de l’autre côté,
Ne trouve rien, revient, et le chat se pré­sente.
Il réflé­chit un peu : de peur que l’animal,
Tandis qu’il fait le tour, ne sorte,
Sur le haut du miroir il se met à che­val,
Deux pattes par ici, deux par là ; de la sorte
Partout il pourra le sai­sir.
Alors, croyant bien le tenir,
Doucement vers la glace il incline la tête,
Apperçoit une oreille, et puis deux… à l’instant,
A droite, à gauche il va jetant
Sa griffe qu’il tient toute prête :
Mais il perd l’équilibre, il tombe et n’a rien pris.
Alors, sans davan­tage attendre,
Sans cher­cher plus long­temps ce qu’il ne peut com­prendre,
Il laisse le miroir et retourne aux sou­ris :
Que m’importe, dit-il, de per­cer ce mys­tère ?
Une chose que notre esprit,
Après un long tra­vail, n’entend ni ne sai­sit,
Ne nous est jamais néces­saire.


La vache et le garde-chasse

Colin gar­dait un jour les vaches de son père ;
Colin n’avait pas de ber­gère,
Et s’ennuyait tout seul. Le garde sort du bois :
Depuis l’aube, dit-il, je cours dans cette plaine
Après un vieux che­vreuil que j’ai man­qué deux fois
Et qui m’a mis tout hors d’haleine.
Il vient de pas­ser par là-bas,
Lui répon­dit Colin : mais, si vous êtes las,
Reposez-vous, gar­dez mes vaches à ma place,
Et j’irai faire votre chasse ;
Je réponds du che­vreuil. - Ma foi, je le veux bien.
Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,
Va le tuer. Colin s’apprête,
S’arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu’à regret,
Court avec lui vers la forêt.
Le chien bat les buis­sons ; il va, vient, sent, arrête,
Et voilà le che­vreuil… Colin impa­tient
Tire aus­si­tôt, manque la bête,
Et blesse le pauvre Sultan.
A la suite du chien qui crie,
Colin revient à la prai­rie.
Il trouve le garde ron­flant ;
De vaches, point ; elles étaient volées.
Le mal­heu­reux Colin, s’arrachant les che­veux,
Parcourt en gémis­sant les monts et les val­lées ;
Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout hon­teux,
Colin retourne chez son père,
Et lui conte en trem­blant l’affaire.
Celui-ci, sai­sis­sant un bâton de cor­mier,
Corrige son cher fils de ses folles idées,
Puis lui dit : cha­cun son métier,
Les vaches seront bien gar­dées.



La fable et la vérité

La vérité, toute nue,
Sortit un jour de son puits.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits ;
Jeune et vieux fuyaient à sa vue.
La pauvre vérité res­tait là mor­fon­due,
Sans trou­ver un asile où pou­voir habi­ter.
A ses yeux vient se pré­sen­ter
La fable, riche­ment vêtue,
Portant plumes et dia­mants,
La plu­part faux, mais très brillants.
Eh ! Vous voilà ! Bon jour, dit-elle :
Que faites-vous ici seule sur un che­min ?
La vérité répond : vous le voyez, je gêle ;
Aux pas­sants je demande en vain
De me don­ner une retraite,
Je leur fais peur à tous : hélas ! Je le vois bien,
Vieille femme n’obtient plus rien.
Vous êtes pour­tant ma cadette,
Dit la fable, et, sans vanité,
Partout je suis fort bien reçue :
Mais aussi, dame vérité,
Pourquoi vous mon­trer toute nue ?
Cela n’est pas adroit : tenez, arrangeons-nous ;
Qu’un même inté­rêt nous ras­semble :
Venez sous mon man­teau, nous mar­che­rons ensemble.
Chez le sage, à cause de vous,
Je ne serai point rebu­tée ;
A cause de moi, chez les fous
Vous ne serez point mal­trai­tée :
Servant, par ce moyen, cha­cun selon son goût,
Grâce à votre rai­son, et grâce à ma folie,
Vous ver­rez, ma soeur, que par­tout
Nous pas­se­rons de com­pa­gnie.


Le grillon

Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleu­rie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prai­rie.
L’insecte ailé brillait des plus vives cou­leurs ;
L’azur, la pourpre et l’or écla­taient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quit­tant les plus belles.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont dif­fé­rents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
je n’ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vau­drait n’exister pas.
Comme il par­lait, dans la prai­rie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà cou­rants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mou­choirs, bon­nets, servent à l’attraper ;
L’insecte vai­ne­ment cherche à leur échap­per,
Il devient bien­tôt leur conquête.
L’un le sai­sit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troi­sième sur­vient, et le prend par la tête :
Il ne fal­lait pas tant d’efforts
Pour déchi­rer la pauvre bête.
Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite pro­fonde !
Pour vivre heu­reux, vivons caché.

Ce ne sont que quelques poëmes qui illus­trent très bien l’esprit de leur auteur, sage, brillant, des fables commes des ins­tan­ta­nés, rela­tives, poëtiques.

« Toujours joyeux, tou­jours content,
je sais bra­ver la misère
pour la rendre plus légère,
je la sup­porte en chan­tant.
Souvent la vie est impor­tune ;
J’ai mon far­deau, cha­cun le sien :
Ma gaieté, voilà ma for­tune ;
Ma liberté, voilà mon bien. »

Il mourra après la révo­lu­tion, ayant été soup­çonné d’avoir col­la­boré avec l’ancien régime, il suc­com­bera à ses bles­sures que sus­cita son emprisonnement.

Jean-Pierre_Claris_de_Florian sur wikipédia.

4 Réponses à l'article “Jean-Pierre Claris de Florian”

  1. monic dit :

    Bonjour!
    Très heu­reuse d’avoir reçu ta visite le 12 novembre der­nier.
    Je passe par cet article car les réfé­rences sur Claris de Florian m’intéressent beau­coup. Mon blog étant consa­cré en grande par­tie aux expres­sions fran­çaises, je suis tou­jours à la recherche d’auteurs modernes ou anciens pour ali­men­ter ma réflexion à ce sujet.
    Tes pages sont très attrayantes et je me réjouis de décou­vrir davan­tage tes articles.
    PS Je pho­to­gra­phie avec le même appa­reil que le tien et je me demande com­ment tu arrives si bien à cap­ter (de près) des oiseaux.

  2. Zipanu dit :

    Bienvenue monic,
    Appréciation par­ta­gée, j’aime bien ces expres­sions inso­lites, leurs his­toires et étymo­lo­gies.
    PS : C’est sûr que ce n’est pas le point fort de cet appareil(au zoom optique au max il reste per­for­mant seule­ment sur une ving­taine de mètres…), j’essaie d’être le plus proche pos­sible des oiseaux, c’est facile quand il s’agit de ceux de nos jar­dins, sou­vent ils sont habi­tués à la pré­sence humaine, mais les autres c’est de la chance d’être au bon endroit au bon moment.

  3. Bonjour, venue chez vous en fai­sant une recherche sur les nymphes, curieux hasard, voyez plu­tôt :
    http://castorienne.canalblog.com/archives/2009/12/index.html

  4. Zipanu dit :

    Bonjour et bienvenue,

    Oui c’est curieux, peut-être sommes nous sen­si­ble­ment les mêmes.
    Vu le der­nier article du blog de la mère cas­tor, je fais le lien ici. Bien sûr j’ai par­couru le blog et il y a plein de choses intéressantes.

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